Voyage souvenir du lycée Janson de Sailly à Auschwitz-Birkenau le 25 janvier 2004

5h00 : Départ des cars du lycée Janson vers l’aérogare T3 de Roissy.

6h00 – 6h30 : Enregistrement des 140 passagers, qui portent un badge avec leur nom, et leur classe pour les 95 élèves. Visages blafards, mal réveillés, ou pas endormis du tout, marqués par l’appréhension.

Nous sommes très bien encadrés : 7 professeurs organisateurs menés par Danielle Lecoq et Danièle Cayla, 4 personnalités religieuses, Thibault Verny et Axel Van Der Linden, respectivement aumôniers catholique et protestant de Janson, Gabriel Farhi, rabbin à Paris, et Foudil Benabadji, Président national des familles musulmanes de France.

Une personne du Mémorial du Martyr Juif Inconnu, organisateur de ce voyage du souvenir, et 3 témoins rescapés d’Auschwitz : Maxi Librati, Mendel Feldmann, et Jo Wajsblat. (environ 75 ans) .

 

Mme Forestier, proviseur, M. Devaux, principal adjoint du collège, participent au voyage.

Mon fils retrouve 3 camarades de classe ; très vite, je deviens l’adulte référent du petit groupe.

7h30 : Décollage de l’avion de la Compagnie Charter Hambourg International. Petit-déjeuner : il faut tout manger, nous savons que nous n’aurons pas de repas chaud avant ce soir 21h, dans l’avion de retour. Le steward, parlant français avec un accent turco-allemand, est extraordinaire de gentillesse et d’attention avec tous les jeunes. Sait-il où nous allons?

9h30 : Atterrissage à Cracovie (Krakow), il fait -11°. Bonne idée, les 2 paires de chaussettes et les 3 polaires. « Bonne journée, à ce soir, les enfants » souhaite le steward. Au pire des moments, cette phrase anodine m’apparaîtra comme un réconfort réel : il y a une fin possible à ce cauchemar, un retour.

Sommes répartis pour la journée en 3 groupes de visite, dans 3 autocars, sous la direction de 3 organisateurs de Janson, 1 représentant religieux, 1 guide polonais et 1 témoin chacun.

11h00 : Arrivée au camp de BIRKENAU, appelé aussi AUSCHWITZ II, le plus grand cimetière juif du monde (1 300 000 de morts, dont 90 % de juifs).

Commençons la visite à l’envers par rapport à la chronologie historique parce qu’il n’y a pas d’électricité ici : impossible de visiter après15h.

Barrières, miradors, porche sous le bâtiment de garde principal qui laisse passer les rails du chemin de fer, guidant les trains jusqu’aux chambres à gaz, leur destination.

Arrivée du train, première sélection dans la rampe : Mendel Feldman, notre témoin : « je suis arrivé à 15ans, du ghetto de Lodz, avec toute ma famille. Ma mère a été dirigée dans la mauvaise file, celle des vieux, des faibles. Mon père, un gars solide, a voulu la suivre. J’ai essayé de le retenir, et lui, si peu religieux (militant du Bund socialiste), a posé sa main sur ma tête en un geste de bénédiction en disant : je veux aller là où elle va. Mais toi, il faut que tu vives, pas seulement pour vivre, mais pour raconter. »

A gauche de la rampe, les premières baraques en briques, à droite les baraques en bois.

« Quand je suis arrivé au printemps 44, il n’y avait même plus de pyjamas rayés, et plus de châlits en bois dans les baraques. On dormait sur la terre battue trempée, tous entassés. »

Les latrines : « Ici, ça puait tellement que même les capos ne rentraient pas. C’était notre espace de liberté, des partis politiques s’organisaient, on avait des nouvelles des positions des alliés, j’ai même appris à fumer ici »

Mendel Feldman à la guide polonaise :« Non, Madame, Birkenau n’a jamais été un camp de travail mais la plus grand machine de mort. Très peu de commandos étaient envoyés dans les usines pour travailler. Ici, quand on survivait, on passait son temps dans des appels interminables et épuisants ». Nuit et jour, comptabilité des vivants et des morts.

Sous-sol à l’air libre : ruines des chambres à gaz et des crématoires, que les nazis font sauter en décembre 44, à l’approche de l’armée rouge, qui libèrera le camp le 27 janvier 1945.

Magasins des objets pillés sur les détenus, appelé le « Canada » par les gardiens polonais comme nous dirions le « Pérou ».

Derrière, les douches (vraies ou fausses, selon les cas) appelées aussi « le sauna », transformé en musée, avec un mur de photos des disparus, dans leurs bonheurs quotidiens d’avant la tragédie, envoyées après coup par tous les juifs du monde…Insoutenable!

Notre guide polonaise ne veut pas nous amener jusqu’au lac de cendres, trop tard, trop de neige.

14h30 : Rendez-vous des 3 groupes devant le monument érigé dans l’axe des rails, avec la même phrase gravée sur des stèles carrées, dans toutes les langues des juifs déportés (22 ou 23).

Nous n’avons rien bu ni mangé depuis 9h, il fait –15°, la neige commence à tomber.

Cérémonie œcuménique :

Paroles personnelles de Danièle Cayla suivies de la lecture du très beau poème de Charlotte Delbo, qui fut à Auschwitz, prière du rabbin (ou malé rahamim), avec traduction française, puis Kaddish, (prière des morts) récité sous la direction de Jo Wachbladt, message de 1999 du pape Jean-paul II à la communauté juive, lu par l’aumônier catholique, paroles bouleversées du représentant musulman, intervention structurée et brillante de l’aumônier protestant.

Jeunes pétrifiés, remarquables de gravité et de dignité, pendant la cérémonie qui dure environ 20 mn,

15h00 : Nous quittons au pas de course ce lieu maudit pour nous réfugier dans nos cars. 30 mn pour nous réchauffer et manger notre sandwich apporté de Paris, pendant que nous roulons vers Auschwitz I.

15h30 : Il fait presque nuit. Ressortir dans le froid glacial pour la visite du MUSEE.

Ne supportant plus notre guide polonaise, nous décidons de changer de groupe.

Caserne, bâtiments en briques à 2 niveaux,d’apparence plus civilisée que Birkenau.

Mais le contenu est à hurler : collections d’objets de toilette, valises portant le nom et la ville de chaque déporté, chaussures, cheveux, listes interminables: les premières commencent par les noms des déportés, les suivantes commencent par le numéro qui leur est attribué.

Le guide de ce groupe est très bien, pas trop bavard, il explique aux jeunes la perte de l’identité, tire des conclusions et fait des parallèles avec d’autres évènements historiques.

Fin de la visite par le premier four crématoire, qui n’a pas été détruit, car transformé en abri anti-bombes. Chacun peut allumer une bougie en signe de recueillement.

18h00 : Retour dans les cars, vers l’aéroport de Krakow. Soulagement personnel d’avoir réussi à tenir jusque-là, à pleurer sans hurler d’horreur. Très concernée par la shoah, j’avais beaucoup lu, vu, écouté, mais rien ne peut remplacer la visite d’aujourd’hui : remettre ses pas dans leurs pas.

Lumière, de l’aéroport, retour à la vie réelle, l’émotion a été trop forte, les mots ne suffisent pas, les jeunes se lâchent, bouteilles de vodka qui circulent, réaction de survie indispensable, c’est normal!

20h00 : Notre steward accueillant et drôle sans jamais tomber dans le ridicule est toujours-là. « Du vin les jeunes? OK, tu dis rien madame, aux enfants pour le vin…» Est-ce qu’il sait que l’on revient d’outre-tombe?

23h00 : Les 2 cars se rangent devant le 106 de la rue de la Pompe à Paris. Ici, rien n’a bougé, mais nous, nous ne sommes plus les mêmes.

Remerciements répétés à tous ceux qui ont rendu ce voyage possible.

Hilda Weiss

 

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